Conférence sur l’oeuvre de Jirô Taniguchi par Benoît Peeters
Conférence · 17 janvier · à 14h · 60 minutes
Le dimanche 17 janvier à 14h, l’écrivain Benoît Peeters vous donne rendez-vous à la Fondation Folon pour une conférence exclusive consacrée à l’œuvre de Jirô Taniguchi. À l’issue de la conférence, les participants sont invités à découvrir librement l’exposition Jirô Taniguchi. Portrait lointain.
Jirô Taniguchi : une amitié par-delà les langues
Au début des années 1990, comme beaucoup d’auteurs et d’amateurs de bandes dessinées, je connaissais encore très mal l’univers des mangas. Ils commençaient à peine à arriver en Europe et, à cause des dessins animés diffusés par la télévision française, j’avais l’impression qu’ils étaient destinés aux enfants. Les vrais échanges ont commencé à se développer à travers la revue « Morning » des éditions Kôdansha, et particulièrement grâce à MM. Kurihara, Tsutsumi et au Français Pierre-Alain Szigeti. Quand ils nous ont invités à Tokyo en 1993, François Schuiten et moi, nous avons commencé à découvrir le manga dans sa richesse et sa diversité. Et nous avons fait connaissance avec Jirô Taniguchi.
En 1995, quand L’Homme qui marche a été publié chez Casterman, notre éditeur, nous y avons donc prêté une attention particulière. Et ce récit contemplatif et presque muet m’a immédiatement impressionné. Il n’était plus question de différence culturelle entre manga et bande dessinée : c’est un album dans lequel je suis immédiatement entré. J’étais touché par le climat de l’histoire, l’art de raconter une histoire par le seul moyen des images, la délicatesse du dessin.
Les années suivantes, j’ai eu la chance de rencontrer Jirô Taniguchi à diverses reprises et de converser avec lui, généralement par l’entremise de mon ami le dessinateur Frédéric Boilet, qui s’était installé à Tokyo et parlait de mieux en mieux le japonais. En 1996, Taniguchi et ses assistants ont d’ailleurs réalisé les trames grises de notre album Tôkyô est mon jardin, donnant à cet album une atmosphère très particulière. C’était l’une des toutes premières collaborations entre un mangaka et des auteurs de bande dessinée occidentaux.
Malgré l’obstacle de la langue, le courant passait facilement entre Jirô Taniguchi et moi, notamment en raison de nos curiosités croisées. J’ai toujours été passionné par le Japon où j’ai voyagé pour la première fois en 1979 et à de nombreuses reprises depuis. Quant à Jirô Taniguchi, qui avait été abonné pendant plusieurs années à Métal hurlant, il connaissait la série Les Cités obscures que je développais avec François Schuiten (même si elle ne serait traduite au Japon que des années plus tard). Et il s’intéressait beaucoup à la France et à sa culture.
Jirô Taniguchi m’avait offert et dédicacé plusieurs de ses albums encore inédits en français. Si j’en admirais le dessin, je regrettais de pouvoir seulement deviner l’histoire. Frédéric Boilet a attiré mon attention sur Haruka-na machi-e (Quartier lointain) et m’a résumé l’intrigue. Enthousiasmé, j’ai persuadé les éditions Casterman d’en faire l’un des premiers titres de la nouvelle collection « Écritures ».
En 2003, le jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême a décerné à cet album le prix du meilleur scénario : c’était la première fois qu’un manga y était récompensé par un prix majeur. Depuis, Quartier lointain a continué de séduire et d’émouvoir des lectrices et des lecteurs de tous les âges et de tous les styles. Il s’en est vendu plus d’un million d’exemplaires en langue française. Ce succès a permis à l’album d’être réédité au Japon et traduit dans de nombreuses autres langues.
En 2004, je suis venu à Tokyo réaliser pour Arte le documentaire Profession mangaka. Cela m’adonné la chance de filmer longuement Jirô Taniguchi dans son atelier de Kumegawa et de réaliser un premier grand entretien. Dès ce moment, j’ai eu le désir de réaliser avec lui une interview au long cours, qui pourrait donner naissance à un livre. Comme beaucoup de ses lecteurs, j’étais curieux de son enfance, de ses années d’apprentissage, de ses relations avec ses scénaristes et ses éditeurs, de sa conception du manga… J’avais surtout envie d’approcher de plus près sa personnalité.
Le projet était en train de se préciser lorsqu’est survenu le séisme du 11 mars 2011, puis le désastre de la centrale de Fukushima. La tragédie que vivait le Japon rendait à mes yeux ce livre de dialogues plus nécessaire encore. Nos entretiens ont eu lieu en août 2011, avec l’aide infiniment précieuse de notre amie Corinne Quentin, traductrice de plusieurs de ses albums. Au fil des jours, j’ai senti grandir la confiance de Taniguchi et son plaisir à se raconter.
Si le livre L’homme qui dessine reste pour moi un merveilleux souvenir, c’est parce que Taniguchi a accepté de parler de façon libre et sincère, lui qui se montrait souvent si réservé dans les interviews. Il m’a aussi ouvert ses tiroirs pour en exhumer beaucoup de documents inconnus : des photos d’enfance, des dessins de jeunesse, ses tout premiers mangas…
Un peu plus tard, nous avons eu la joie de nous retrouver à Tottori, lors d’un très bel hommage que lui rendait sa ville natale. Il me semble avoir encore mieux compris son univers, en découvrant la silhouette du château, en haut de la montagne, et en me promenant dans les merveilleuses dunes de sable.
Je crois qu’il existait entre nous, au-delà d’une estime mutuelle, une sorte de proximité et d’empathie. Nos sensibilités s’accordaient bien, nous avions beaucoup de goûts en commun. Tous les deux, nous avions une passion pour la bande dessinée, mais nous partagions aussi l’amour du cinéma, de la littérature et de l’architecture. Nous avons même rêvé de réaliser ensemble une histoire, autour de l’Imperial Hôtel de Tôkyô, construit par Frank Lloyd Wright en 1923, et malencontreusement détruit en 1968.
Jirô Taniguchi nous a quittés beaucoup trop tôt, le 11 février 2017. Sa disparition m’a causé un grand chagrin. J’ai pensé à toutes les conversations que nous aurions pu avoir encore, à tous les projets que nous aurions pu développer. Mais il me reste, il nous reste, à lire et relire ses nombreux albums et à les faire découvrir à une nouvelle génération de lectrices et de lecteurs.
Benoît Peeters.
Né en 1956, Benoît Peeters est écrivain, scénariste et éditeur.
Spécialiste d’Hergé, critique et biographe aux intérêts éclectiques, il est l’auteur de nombreux essais sur la bande dessinée, et a réalisé un livre de grands entretiens avec Jirô Taniguchi, L’homme qui dessine.
Une longue complicité avec le dessinateur François Schuiten lui a permis de construire avec lui le cycle des Cités obscures. Quinze albums sont parus à ce jour ; ils ont obtenu de nombreux prix et ont été traduits dans le monde entier.
Passionné par le récit sous toutes ses formes, Benoît Peeters a collaboré avec d’autres dessinateurs comme Aurélia Aurita et Frédéric Boilet, la photographe Marie-Françoise Plissart et le cinéaste Raoul Ruiz. Il a été le titulaire de la chaire création artistique au Collège de France en 2022-2023, y enseignant la Poétique de la bande dessinée.
Conférence + entrée à l’exposition :
15€